Si la guerre de l’information apparaît omniprésente dans les pensées de certains auteurs1, une lecture approfondie de leurs travaux laisse paraître l’énorme difficulté à en interpréter les signes tangibles2 et en identifier les effets. C’est pourquoi, tout en reconnaissant la réalité de ces attaques informationnelles, le terme de « guerre » ne semble pas le plus approprié.
Le terme de « harcèlement » semble en effet beaucoup plus approprié. Dans ce billet nous tenterons d’expliquer en quoi il ne s’agit pas d’une guerre au sens propre, mais essentiellement d’opérations isolées, parfois intégrées à une stratégie plus vaste.
En revanche, dans ce billet, il ne sera pas question de différencier les actions cognitives, psychologiques ou simplement informationnelles: nous allons nous contenter de répondre à la question suivante: « La guerre de l’information » est-elle une guerre ou pas et si cela était le cas, sommes-nous en guerre ?
La difficulté à définir précisément la guerre de l’information
L’erreur compréhensible et souvent commise, notamment par David Colon dans « La Guerre de l’information » est d’y inclure tous les événements indésirables qui se produisent dans l’espace informationnel: les manipulations, les influences, parfois même le piratage informatique. Dès l’introduction, il admet d’ailleurs la difficulté à cadrer cette guerre de l’information.
A la différence de la guerre conventionnelle, la guerre de l’information n’a ni début, ni fin, et brouille les distinctions traditionnelles entre l’état de guerre et l’état de paix.
David Colon, in « La Guerre de l’information »
Un premier problème se situe peut-être dans notre construction intellectuelle où l’état de paix et de guerre doivent être nettement distingués. Or le mélange des genres a plutôt été la norme: les pays européens ont colonisé les trois-quarts de la planète sans jamais déclarer la guerre à personne. Nos pays ont pratiqué la politique de la canonnière pour faire plier les états jugés trop peu coopératifs. Puis nous avons mené des opérations de contre-rebellion, créer des protectorats et construit le mythe de l’homme blanc civilisateur et auquel nos populations ont cru.
Nous trouvons également un point de fragilité dans ce refus de donner des limites claires à la guerre de l’information, c’est que les concepts inhérents à la guerre que sont la stratégie, les opérations ou la tactique ne sont pas clairement délimités.
Aborder la guerre de l’information par Clausewitz
Une première étape consiste à définir les niveaux dans l’affrontement, ainsi que le fait Clausewitz dans « De la Guerre ».
Nous pouvons ainsi clairement différencier trois nouveaux :
- la stratégie, qui a vocation à atteindre un objectif comme un renversement d’alliance ou un affaiblissement durable de l’adversaire;
- les opérations qui définissent les moyens que l’on va engager et leur cadencement dans le temps et l’espace;
- la tactique qui s’attache aux procédés qui vont être mis en oeuvre par les différents acteurs impliqués dans ces opérations.
Or, ce qui est la plupart du temps décelé, ce sont des procédés, comme une manipulation ou une manoeuvre d’influence; mais ce n’est pas suffisant pour être qualifié d’acte de guerre: un principe essentiel dans l’action guerrière est d’affecter les capacités de l’adversaire. Qui plus est, ces attaques bien réelles ne provoquent pas d’effets susceptibles d’affecter de manière significative l’activité économique ou les intérêts majeurs du pays.
Et c’est bien là que se situe la difficulté des opérations dans l’espace informationnel: par la faiblesse de leurs effets perceptibles, il est quasiment impossible de les relier à une stratégie d’ensemble. Comme le reconnaît fort justement David Colon, ce que nous parvenons généralement à identifier, ce sont des opérations isolées, ponctuelles et souvent sans grand effet, autre que notre émoi, quelques escroqueries parfois de grande ampleur ou bien encore des sites Web en berne.
Pour continuer sur Clausewitz, la guerre est d’abord un moyen permettant à un belligérant d’interdire à son ennemi d’exercer le libre exercice de sa volonté. Or, nous n’avons pas encore été en mesure d’identifier un pays qui aurait plié suite à des attaques dans l’espace informationnel.
Notre sensibilité aux attaques informationnelles est d’abord le reflet de nos propres faiblesses.
Un point surprenant concernant ces attaques informationnelles est notre sensibilité extrême à la nouvelle que nous avons subi une attaque informationnelle, quelle que soit sa nature. A l’automne 2025, le Président de la République a même fait la tournée des média régionaux pour alerter l’opinion publique (vous pourrez retrouver mon avis sur le sujet dans cet article: LIEN).
Cette sensibilité exacerbée vient tout d’abord de notre sentiment de vulnérabilité face à ce genre d’attaques. Il n’y a rien d’autre à faire que citer Marc Bloch3.
L’erreur ne se propage, ne s’amplifie, ne vit enfin qu’à une condition: trouver dans la société où elle se répand un bouillon de culture favorable. En elle, inconsciemment, les hommes expriment leurs préjugés, leurs haines, leurs craintes, toutes leurs émotions fortes.
Marc Bloch
En élargissant le propos de Marc Bloch, nous pouvons affirmer que notre obsession à l’égard des attaques dans l’espace informationel, même les plus inoffensives naît d’abord de notre propre sentiment d’insécurité.
Cependant, concéder notre vulnérabilité n’est pas suffisant pour établir un lien avec une quelconque stratégie hostile: le sens de l’opportunité des groupes criminels comme des activistes politiques reste une réalité pouvant expliquer cette difficulté à relier les points.
Quelles réalités pour les stratégies offensives dans l’espace informationnel ?
Dans un second temps, nous devons nous intéresser à ceux-là même qui sont susceptibles d’inclure ces attaques dans une stratégie. Lorsque l’on s’intéresse à la philosophie marxiste, la société est omniprésente et dans une logique d’affrontement ou de rivalité, il n’y a pas d’un coté le jus ad bellum et d’autre part le jus in bellum: l’emploi des armes informationnelles y est considéré comme un moyen normal d’atteindre des objectifs politiques4. L’efficacité reste contestée, mais l’usage de ces armes informationnelles fait totalement partie de la culture stratégique, car elles permettraient de contourner la lutte armée.
Nous ne devons pas sous-estimer combien la philosophie marxiste, elle-même reliée à Hegel et Clausewitz par la dialectique, a imprégné les pays avec qui nous sommes dans une situation d’inimitié exacerbée. Leur vision du monde est qu’il ne faut pas séparer artificiellement les sujets, mais au contraire tenter de les unir5.
Une seule voie reste ouverte à l’esprit désireux de résoudre véritablement les problèmes: l’effort vers la saisie du contenu total.
Henri Lefebvre
Lorsque cet antagonisme est accompagné d’un sentiment de déclin civilisationnel de l’Occident, s’attaquer à ses fragilités devient totalement légitime6. L’espace informationnel comme vecteur d’attaques entre donc dans le champs des opérations, dont les procédés seront alors constitués par la guerre cognitive, la guerre psychologique, la désinformation et les cyberattaques de tout ordre.
Quand nos sociétés deviennent des cibles légitimes
Dès lors le sujet n’est plus de s’indigner contre les attaques que nous subissons: nos adversaires les considèrent comme légitimes et les ont totalement intégrées à leur système de pensée, à leur compréhension des éléments constitutifs de l’affrontement.
Comme ces attaques vont se poursuivre, nous devrions donc plutôt nous interroger sur les failles de notre propre système et concéder qu’elles feront l’objet d’attaques.
En revanche, si nous ne cherchons pas à identifier ces failles et nous contentons de condamner ces attaques, qui, de toute façon, auront lieu, autant dire que l’efficacité de notre posture sera limitée.
- David Colon: « La Guerre de l’information » chez Tallandier ↩︎
- https://www.sgdsn.gouv.fr/viginum/publications/rokh-solis-analyse-dun-mode-operatoire-informationnel-ayant-cible-les ↩︎
- Marc Bloch: « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre » ↩︎
- Dimitri Minic: « Pensée et culture stratégiques russes: Du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine » ↩︎
- Henri Lefebvre: « Le Matérialisme dialectique ». ↩︎
- Mikhail Semenovich Rubin: « On the Concept of TRIZ Civilization ». ↩︎