Quelle stratégie de souveraineté numérique et des données ? Le temps est supérieur à l’espace (7/8)

Team discussing France's digital sovereignty with interactive digital map highlighting Paris, Lyon, and Marseille

Le cadre d’évolution de tous les sujets numériques est intrinsèquement mondial. Comme nous l’avons vu dans les précédents billets de la même série, il ne saurait en être autrement.
Dans ce 7ème et avant-dernier billet, nous allons voir qu’en matière de souveraineté numérique, le temps est supérieur à l’espace, car seul le temps permet de développer les savoirs et les connaissances qui sont les seuls véritables marquants de la souveraineté.

Le texte intégral de la conférence à l’INSA Strasbourg est disponible ICI.

En revenant sur cette encyclique Magnifica Humanitas, nous pouvons lire une phrase qui ouvre de nouvelles perspectives : « le temps est supérieur à l’espace ». Le discours sur la souveraineté porte toujours sur l’espace : qu’il s’agisse de Guillaume de Plaisians au XIVème siècle ou du Premier ministre en 2026, on parle d’un cadre géographique clairement délimité et dans lequel on aspire à ce que cette souveraineté, cette capacité à exercer librement sa volonté puissent s’exprimer sans contrainte.

La question est donc de savoir comment le temps pourrait nous servir d’allié pour construire cette souveraineté numérique que nous appelons de nos vœux, tout en abolissant les limites auxquelles l’espace nous contraint ?

Cette fois-ci nous allons nous tourner vers les chantiers navals britanniques au XVIIIème et au XIXème siècle qui ont fait l’objet d’une thèse dans les années 2000[1]. Un hymne emblématique de cette époque est le « Rule Britannia » poème de 1740. La domination maritime britannique y est glorifiée, car elle seule permet au Royaume-Uni de préserver sa liberté. Les paroles ne contiennent d’ailleurs aucune limite spatiale : les campagnes et les villes bénéficient de la maîtrise des mers mais ne constituent pas des limites à l’expression de la souveraineté.

Ces deux siècles ont été marqués par des hauts et des bas dans la construction navale et notamment l’épuisement des forêts de chênes britanniques, notamment ceux nécessaires pour dresser les mats des bateaux.

Devant la contrainte posée par l’espace limité, il a fallu trouver de nouvelles sources d’approvisionnement : les pays riverains de la mer Baltique et la Nouvelle- Angleterre sont ainsi devenus des pourvoyeurs essentiels du bois dont la marine britannique avait un besoin vital. Rien qu’en 1808, pour monter les mats de la flotte, le Québec a fourni plus de 13.000 grumes contre 320 qui provenaient des îles britanniques.

Pour autant, ce n’est pas dans l’approvisionnement en bois que résidait la véritable puissance de la flotte britannique : c’était d’abord dans le design des bateaux et dans les savoir-faire des charpentiers, contremaîtres et autres métiers de la construction navale.

Ainsi, il apparaît que dans les années 1740, les bâtiments de guerre étaient moins performants que ceux des Espagnols et des Français. Cette infériorité des Britanniques avait pour origine des compétences moindres dans leur conception. Il leur a donc fallu apprendre, développer leurs connaissances, parfois en faisant venir des spécialistes des pays les plus en pointe. Ce n’est donc pas la matière première, le bois, qui a fait la puissance britannique, ce sont les compétences issues de connaissances nouvelles patiemment acquises et développées dans le temps. C’est donc le temps et non pas dans l’espace qui a joué un rôle majeur dans la domination britannique sur les mers.

Ce qui a fait la vraie valeur du bois canadien, c’est bien le savoir-faire des architectes et charpentiers navals qui ont permis de construire cette flotte. Et nous pouvons dire la même chose des données : ce qui a donné une véritable valeur aux données de la DGSI, c’est la capacité de Palantir à les exploiter pour en tirer de la connaissance.

Le vrai trésor national n’est pas les données, mais les experts capables de les faire parler et de les transformer en connaissances.

La véritable souveraineté est celle des connaissances et du savoir

Pour mieux appréhender l’importance des connaissances dans la construction d’une souveraineté numérique, le moment est venu de s’intéresser à Palantir Technologies dont les deux fondateurs sont Peter Thiel et Alex Karp.

Pour ceux qui ne connaissent pas le Seigneur des Anneaux, le Palantir est cette boule de verre qui permet ce qui se passe au-delà de l’horizon, parfois à des milliers de kilomètres de distance. D’ailleurs, si ce que m’a dit mon fils, un passionné du Seigneur des Anneaux, est exact, certaines Palantiri ont besoin d’être orientées pour que l’on puisse en extraire les informations requises. Bref, utiliser une Palantir est loin d’être à la portée de tout le monde.

Alex Karp a soutenu en 2002 une thèse en sociologie politique à l’université de Francfort. Dans cette thèse[2], il s’intéresse au rôle de la culture dans la construction de l’identité nationale et de l’autorité. Il relève l’importance des ontologies dans la compréhension du monde. Pour notre propos d’aujourd’hui, il ne considère pas l’espace géographique comme fondateur de l’identité nationale, mais il insiste beaucoup sur le rôle d’une culture commune, matrice des grandes nations. De nouveau, l’espace, valeur tangible, n’est pas central. C’est la culture partagée, donc une valeur intangible, qui occupe cette place.

En 2026, soit 24 ans plus tard, dans une lettre aux actionnaires de Palantir Technologies, Alex Karp revient sur les ontologies, qui sont au cœur de la création de valeur de cette entreprise.

Selon Alex Karp, la clé du pouvoir et de l’autorité n’est pas la donnée, mais bien la capacité à en extraire la compréhension d’une réalité complexe et changeante. Au passage, dans sa lettre aux actionnaires[3], il considère avec un certain dédain les grands modèles de langage, car ils ne permettent pas cette compréhension fine d’une réalité imprégnée d’une culture commune. Nous pouvons donc élargir notre propos sur la souveraineté numérique en considérant que les constructions intangibles comme le savoir et la culture jouent un rôle bien plus important que l’espace géographique.

Or, comme le souligne Alex Karp, une culture commune se construit dans le temps. C’est pourquoi, dans le monde numérique, et pas seulement, la souveraineté conçue comme un sanctuaire, un espace géographique protégé des assauts de l’extérieur, est vouée à l’échec.

Conclusion

C’est pourquoi, pour conclure, nous pouvons nous légitimement nous interroger sur les orientations de notre pays en matière de souveraineté numérique.

Axée sur la maîtrise d’un espace géographique où sont construits les datacenters, cet espace n’est absolument pas étanche : les porosités sont multiples et la privatisation de ces datacenters ne pourra être que l’exception et jamais la règle, avec les limites technologiques que nous avons déjà évoquées.

Alors que les infrastructures numériques sont intrinsèquement internationales, voire mondiales, nous affirmons la nécessité de disposer de nos propres infrastructures. Mais quand plus de 90% du trafic internet passe par les câbles sous-marins, le Sophie Germain, navire câblier d’Orange est certainement plus précieux qu’un datacenter.

Une large part du plan d’investissement numérique est destiné aux grands modèles de langage et au soutien au développement de Mistral AI qui s’implante maintenant dans tous les ministères. Mais en quoi un grand modèle de langage contribue-t-il à la circulation des données et à la construction d’ontologies solides qui permettent de dégager une compréhension approfondie de la réalité ?

Pour aller plus loin sur les grands modèles de langage : même si j’admire beaucoup leur technologie, en quoi les résultats qu’ils produisent contribuent à la construction d’une culture commune et surtout à la construction du savoir, ce savoir qui nous permet d’exercer notre souveraineté dans les espaces intangibles du monde numérique.

Pour revenir sur Clausewitz, une stratégie, c’est d’abord l’expression d’une finalité qui permet l’articulation opérationnelle des moyens dans le temps et l’espace.

Mais ce n’est pas tout : cette articulation des moyens dans le temps et l’espace exige que des priorités soient clairement définies. Or, la question, qui reste entière et à laquelle je vous laisse le soin de répondre, est de savoir si l’espace est supérieur au temps ou si le temps est supérieur à l’espace

L’épisode 8 sera constitué d’une synthèse de cette conférence à destination des managers pressés.


[1] Atkinson : « Shipbuilding and timber management in the Royal Dockyards 1750-1850: an archeological investigation of timber marks ».

[2] https://d-nb.info/966060652/34

[3] https://www.palantir.com/q1-2026-letter/en/

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Auteur : Fabrice Jaouën

Blog personnel portant sur les sujets d'intelligence artificielle et de société.

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