Poursuivons l’incroyable saga de l’été: après des interrogations sur la véritable compréhension que la classe politique a de l’intelligence artificielle lorsqu’il s’agit de souveraineté, intéressons-nous à l’encyclique Magnifica Humanitas qui nous propose une vision diamétralement opposée et universaliste, qui me semble beaucoup plus réaliste, même si l’influence d’Anthropic y est importante.
Si vous souhaitez accéder au texte intégral de ma conférence à l’INSA, le lien est ici : LIEN
Nous pouvons néanmoins découvrir cette analyse systémique dans l’encyclique Magnifica Humanitas[1] que le pape Léon XIV a récemment adressé à l’ensemble des hommes et femmes « de bonne volonté ». Un point intéressant des travaux qui ont précédé la publication de cette encyclique consacrée au numérique et à l’intelligence artificielle, c’est l’implication directe de Chris Olah, un des co-fondateurs d’Anthropic[2]. Cette encyclique, fruit d’un long travail de réflexion, se situe dans la continuité de la réflexion de l’Église catholique sur la place de l’être humain dans une société moderne et aujourd’hui, dans une société où le numérique est omniprésent.
L’intérêt de texte dense est qu’il exprime une réflexion qui va à l’encontre du sentiment d’urgence exprimé par l’expression « guerre de l’intelligence artificielle » ou bien encore l’exercice de la souveraineté au travers des infrastructures.
Dès le début de l’encyclique, le rôle des États est interrogé : « Par le passé, c’étaient surtout les États qui guidaient et orientaient l’innovation. Aujourd’hui, en revanche, les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements. Le pouvoir technologique prend ainsi un visage inédit, essentiellement privé, et donc d’autant plus difficile à cerner, à réguler et à orienter vers le bien commun ».
Encore récemment, notre souveraineté était contrainte par d’autres États. Lorsque la contrainte imposée par un autre État devenait insupportable, la diplomatie et en dernier recours, la guerre, avaient pour objet de rétablir les conditions d’un exercice acceptable de la souveraineté. Ces modes de résolution des conflits n’est guère envisageable aujourd’hui : l’affaiblissement du rôle des États provoqué par l’émergence d’une multitude d’acteurs privés dont certains sont transnationaux ne permet plus le recours aux outils traditionnels d’affirmation de la souveraineté que sont la diplomatie et la guerre.
Dans ces conditions, comment pouvons-nous raisonnablement prétendre que l’État joue un rôle central dans la souveraineté numérique ?
Autre point positif, cette encyclique parvient à s’élever au-dessus des infrastructures et des data centers : « Aujourd’hui, parmi les biens universellement destinés à tous, nous devons également compter les nouvelles formes de propriété : brevets, algorithmes, plateformes numériques, infrastructures technologiques, données. ». Ailleurs dans l’encyclique le pape souligne l’importance des scientifiques et des chercheurs dans le développement de l’IA. Il aborde ainsi un sujet souvent négligé notamment en matière d’IA : le sujet de la construction des savoirs, savoirs qui permettent de développer les algorithmes, de concevoir, construire et opérer ces infrastructures.
Je resterai tout de même réservé sur deux points particuliers : le pape insiste à juste titre sur le bien commun que constitue l’infrastructure, mais encore faut-il réussir à concilier ce bien commun avec l’inévitable retour sur investissement. Le deuxième point perceptible tout au long de la lecture est l’influence de l’air du temps et certainement de Chris Olah : dès qu’il est question de données, les réseaux de neurones, la puissance de calcul nécessaire et les probabilités apparaissent. Encore une fois, cette encyclique met l’IA et les LLM au centre des enjeux numériques, alors que les solutions beaucoup plus simples et fiables comme les algorithmes évolutifs, les graphes de connaissances ou tout bêtement l’automatisation logicielle sont laissés dans l’ombre.
Bilan : quels sont les éléments constitutifs d’une souveraineté numérique ?
Entre les déclarations politiques et l’encyclique, nous pouvons ainsi identifier les éléments constitutifs de la souveraineté numérique :
- Les grands modèles de langage, inévitables dans le contexte actuel ;
- Les infrastructures numériques,
- Les algorithmes ;
- Les données ;
- Les plateformes ;
- Les chercheurs et tous les hommes et femmes qui font fonctionner ces systèmes.
C’est certainement là que se trouve le sujet le plus intéressant dans le cadre de cette intervention : les chercheurs, les hommes et les femmes qui conçoivent, construisent et font fonctionner ces systèmes sont d’abord une somme de connaissances que l’on met des années à construire. Nous reviendrons donc ultérieurement sur l’importance de la connaissance lorsqu’il s’agira de mieux définir les enjeux de souveraineté.
Nous avons ainsi commencé à définir les éléments qui pouvant constituer cette souveraineté numérique, mais nous n’avons toujours pas cerné ce qu’était précisément la souveraineté. Pour y parvenir, nous allons nous tourner successivement vers Carl von Clausewitz, stratège prussien du XIXème siècle puis Guillaume de Plaisians, conseiller du roi Philippe Le Bel, au XIVème siècle.
[1] https://www.vatican.va/content/leo-xiv/fr/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html
[2] https://www.anthropic.com/news/chris-olah-pope-leo-encyclical