Quelle stratégie de souveraineté numérique et des données ? Une Vision hexagonale (2/8)

Team discussing France's digital sovereignty with interactive digital map highlighting Paris, Lyon, and Marseille

Le précédent billet introduisait le sujet de la souveraineté numérique et de la gouvernance des données en posant quelques questions (ICI).

Ce billet, suite de ma conférence à l’INSA Strasbourg, aborde la vision hexagonale, promue par les personnalités politiques, de la souveraineté numérique.
Le billet suivant (3/8) sera consacré à la vision universaliste portée par le pape dans l’encyclique Magnifica Humanitas.

En ce mois de juin 2026, l’administration américaine a donné l’ordre à Anthropic de bloquer l’usage des produits Mythos 5 et Fable 5 par des ressortissants étrangers. En effet, l’    administration américaine a considéré que le risque de voir Mythos 5 et Fable 5 atterrir en de mauvaises mains constituait en soi une menace pour la sécurité nationale des Etats-Unis[1]. Aussitôt, et pour une fois unanime, la classe politique française a vivement condamné cette décision. Le quotidien Le Monde du 13 juin livre ainsi un florilège des déclarations des candidats à l’élection présidentielle : Gabriel Attal affirme que « la guerre de l’IA a déjà commencé », La France Insoumise appelle à l’épargne nationale pour « la construction d’infrastructures numériques stratégiques », Edouard Philippe affirme de son côté que « l’IA est désormais une infrastructure critique » et il termine son post sur LinkedIn en affirmant son soutien à Mistral AI[2].

La virulence de ces propos est évidemment provoquée par la campagne présidentielle qui s’est ouverte dès le lendemain du deuxième tour des municipales.

« La guerre de l’IA a commencé » assimile clairement l’intelligence artificielle à une ressource semblable au pétrole : disponible dans seulement quelques pays producteurs d’IA, elle serait ensuite transférée dans des pays consommateurs de ces IA. Notre dépendance à une IA produite ailleurs dans le monde serait donc une contrainte à l’exercice de notre souveraineté.

Devons-nous considérer que la France est d’abord une importatrice d’intelligence artificielle dont on peut couper l’approvisionnement ? Inria, le CEA et bien d’autres doivent apprécier. En effet, en regardant un peu plus précisément le paysage de l’intelligence artificielle, il donne plutôt l’impression d’être florissant : si nous ne maîtrisions pas l’IA, nous n’aurions pas d’énergie nucléaire, nous n’aurions pas d’industrie aéronautique ou automobile, il n’y aurait aucune entreprise française dans la logistique et il n’y aurait pas de recherche médicale.

En revanche, si l’on réduit le propos à aux grands modèles de langage, cette « guerre de l’IA » prend tout son sens : effectivement, les Etats-Unis écrasent ce marché émergent, où le français Mistral AI tente d’exister, justement sur le thème de la souveraineté. Mais est-ce que le blocage d’un ou deux produits présentés comme particulièrement novateurs revient à l’ouverture des hostilités ? Nous devons en fait constater que dans l’esprit des personnalités politiques, l’intelligence artificielle existe exclusivement à travers les grands modèles de langage et l’infrastructure numérique qui a vocation à les nourrir.

Pour appuyer ce propos, nous pouvons revenir sur l’intervention du Premier ministre que j’ai déjà cité et où il mentionne spécifiquement, GénIAL, l’IA générative développée par le ministère des Armées pour équiper l’ensemble des ministères et accroître l’efficacité des services de l’État.

Or si nous voulons parler de souveraineté numérique, nous devons nécessairement élargir la perspective. A l’INSA, tous les ingénieurs savent que le numérique, donc l’intelligence artificielle vont bien au-delà des modèles de langage et des data centers.

Pour comprendre les problèmes liés à la souveraineté numérique, il semble nécessaire d’intégrer à la réflexion une phase d’analyse systémique inspirée de la TRIZ, la théorie de résolution des problèmes inventifs. L’intérêt de la TRIZ est qu’elle a une approche holistique incluant les sous-systèmes, les systèmes et les méta-systèmes. En imaginant tout ce qui pourrait être inclus dans un concept de souveraineté numérique, nous constatons ainsi aisément que le discours politique, y compris au plus haut niveau de l’État, se concentre sur une parcelle de l’environnement numérique dans lequel nous évoluons.

In fine, dans l’esprit des décideurs notre souveraineté numérique s’applique d’abord à la France dans ses limites géographiques et nous devons la défendre de la même manière que nos forces armées qui ont pour mission de protéger le pays contre un envahisseur. La dissuasion nucléaire a ainsi pour vocation de sanctuariser le territoire national. Cette idée d’une France sanctuarisée, perçue comme une forteresse me semble importante pour comprendre notre approche de la souveraineté numérique.

La question reste donc entière : comment construire une souveraineté numérique quand nous refusons d’analyser ce sujet dans son entièreté et toute sa complexité ?


[1] Le Grand Continent (15 juin 2026)

[2] https://www.linkedin.com/posts/edouardphilippe_en-suspendant-lacc%C3%A8s-des-mod%C3%A8les-les-plus-share-7471524828521603072-k20g/

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Auteur : Fabrice Jaouën

Blog personnel portant sur les sujets d'intelligence artificielle et de société.

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