Quelques clés de compréhension de Palantir mais aussi de ses limites…

Palantir Technologies est une société difficile à appréhender quand on n’est pas directement à son contact, ce qui est mon cas. Volontiers discrète, travaillant avec les services secrets de nombreux pays ou des industries stratégiques, comme l’aéronautique, elle communique peu sur ses produits ou elle reste volontairement vague. On lui reproche beaucoup de choses, notamment la vision du monde que portent ses dirigeants Peter Thiel et Alexander Karp ou bien encore son financement initial par la CIA.

Qu’en est-il exactement ? Que pouvons-nous comprendre de Palantir sans être de la partie ? La lecture de la thèse d’Alexander Karp et certains articles plus récents donne un éclairage intéressant et peut-être même moins sulfureux qu’on ne veut laisser croire.
Nous pouvons peut-être même, dans les propres écrits d’Alexander Karp, identifier les limites de son raisonnement.

Le métier de Palantir: créer des informations à partir des données

Depuis son origine, Palantir travaille uniquement sur les données de ses clients en les agrégeant dans le but d’en tirer des informations qui permettront ensuite à l’entreprise ou l’administration de gérer leurs opérations avec une plus grande efficacité: des stocks de pièces détachées, des renseignements critiques et multifactoriels, de la maintenance prédictive. Les applications sont multiples.

Si on comparaît Palantir aux IA Génératives, on pourrait dire que le premier est de la haute couture, tandis que les seconds sont plus proches de la demi-mesure industrielle avec un produit standard amélioré avec les retouches strictement nécessaires. L’un est un produit de luxe, réservé à quelques happy fews ; l’autre est un marché de masse.

Ce qui m’interpelle (sans y apporter de réponse) c’est le malentendu profond entre Palantir et ses clients, surtout lorsqu’il s’agit d’affirmer la souveraineté des décisions. En effet, Palantir revendique ne pas avoir accès aux données de ses clients. Soit.
Mais la question qui se pose alors est la suivante: la souveraineté réside-t-elle dans les données que l’on créée et héberge ou dans la capacité à les exploiter en extraire des informations que l’on peut transformer ensuite en connaissances ou intégrer dans des mécanismes décisionnels ?

Le point fort de Palantir : les ontologies pour se rapprocher de la réalité

Sur ses différentes publications, Palantir insiste sur les ontologies, c’est-à-dire la structure et le sens à donner aux données de ses clients afin d’ensuite les croiser efficacement avec d’autres données.

Nous trouvons ici un point intéressant: en 2002, dans sa thèse de sociologie1 Alexander Karp, le CEO de Palantir, insistait déjà sur la nécessité de comprendre les relations complexes entre une ontologie et la réalité. Loin de chercher à simplifier la réalité afin de la modéliser avec plus d’aisance, Palantir semble s’être toujours attachée à en appréhender les multiples facettes.

Dennoch bleibt insbesondere folgendes unklar: wie sich einst ontologische, jetzt real gewordene Strukturen sprachlich fassen lassen. Traditionelle soziologische Ansätze neigen dazu, Sprache ihrer historischen Bedeutung zu entkleiden.

Alexander Karp (2002)

Dans sa lettre aux actionnaires du 4 mai 2026, A. Karp revient encore sur la clé de la création de valeur chez Palantir: le soin apporté à ces ontologies et où il différencie nettement son entreprise des autres acteurs à la gloire fugitive, remplacés tous les six mois par un nouvel arrivant. Certes c’est implicite, mais on comprend bien que les fournisseurs d’IA génératives sont dans le viseur2.

Quelle idéologie derrière Palantir ?

Comme souvent sur les sujets liés à l’intelligence artificielle, on va retrouver une certaine vision du monde. En restant sur la thèse de Karp, loin d’être fascisante, nous pouvons surtout relever une interrogation sur la relation entre l’individu et la culture avec une direction générale l’idée d’Etat-nation et la solidité de la constitution protègent du fascisme.

Stolz auf Mitgliedschaft in einem Land nationalstaatlicher Tradition zu sein heißt letzten Endes, ein Verfassungspatriot zu sein.

Alexander Karp (2002)

Dans la thèse d’Alex Karp, nous allons retrouver cette apologie de la liberté exprimée par le rejet des régimes autoritaires, accusés de chercher à manipuler la pensée par la maîtrise d’un certain langage3. Au fil des années, il ne semble pas avoir changé d’avis sur ce point, si ce n’est pour réaffirmer la supériorité des pays occidentaux en matière de liberté de penser. Allant même plus loin, il exprime son rejet du sentiment de culpabilité nourri chez les Allemands comme les Japonais par des « élites » et qui entrave l’affirmation identitaire de ces deux nations: c’est présent dans sa thèse comme dans le manifeste publié sur X le 18 avril 20264.

Donc oui, nous pouvons estimer que Karp promeut une supériorité des pays occidentaux, mais démocratiques, rappelons-le, face aux autres régimes. D’un autre côté, il ne fait que s’insérer dans les systèmes d’alliances qui nous gouvernent depuis 80 ans.

Les limites de Karp et de Palantir

Cependant, dans ce monde technologique, un stratège mort depuis fort longtemp est venu perturber la donne. Alors que la supériorité de l’IA est réaffirmée par Alexander Karp, le conflit entre les U.S.A. et l’Iran est loin d’avoir obtenu les résultats escomptés. Certes, le potentiel militaire iranien a été quasiment anéanti en quelques semaines.
Et alors ?
Les U.S.A. ont clairement une suprématie sur le plan opérationnel, mais Alexander Karp a marqué quelques limites culturelles en ignorant plusieurs préceptes édictés par Clausewitz: la guerre est d’abord l’affrontement de deux volontés et la mise en équations de la guerre est vouée à l’échec, car la guerre est d’abord le domaine de l’incertitude.

Drei Vierteile derjenigen Dinge, worauf das Handeln im Kriege gebaut wird, liegen im Nebel einer mehr oder weniger großen Ungewißheit.

Carl von Clausewitz (vom Kriege)

La guerre pour le contrôle du détroit d’Ormuz pourrait donc constituer un moment où l’intelligence artificielle a montré à la fois sa supériorité opérationnelle et ses limites stratégiques par son incapacité à dominer l’exercice de la volonté.
Quelle ironie: dans sa thèse, A. Karp s’interrogeait justement sur toute la dimension culturelle qui sous-tend le fonctionnement d’un système social, tout ça pour l’ignorer 25 ans plus tard.

  1. https://d-nb.info/966060652/34 ↩︎
  2. https://www.palantir.com/q1-2026-letter/en/ ↩︎
  3. Au passage et pour les fans d’Adorno, la mention du « jargon » dans sa thèse n’est qu’un prétexte pour amener Walser et le rejet de ce qu’il considère être un conditionnement culturel mené par les élites allemandes post 2ème Guerre mondiale. ↩︎
  4. https://x.com/PalantirTech/status/2045574398573453312 ↩︎

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Auteur : Fabrice Jaouën

Blog personnel portant sur les sujets d'intelligence artificielle et de société.

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