Quelle stratégie de Souveraineté Numérique et de Gouvernance des Données pour la France?(1/8)

Team discussing France's digital sovereignty with interactive digital map highlighting Paris, Lyon, and Marseille

Le 23 juin dernier, à l’invitation de l’INSA et du ICube j’ai pu intervenir devant un groupe de chercheurs et chercheuses en informatique et en IA pour présenter le résultat de mes réflexions sur la souveraineté numérique.

Cette intervention étant longue, très longue, elle sera publiée sur ce blog sous la forme d’un feuilleton estival.

Les épisodes seront les suivants :

  1. Introduction (avec ce billet).
  2. Le contraste entre une vision hexagonale de la souveraineté numérique et l’universalisme du pape
  3. Définir la souveraineté par le libre exercice de la volonté
  4. Les limites d’une vision spatiale de la souveraineté numérique
  5. La contradiction entre une vision hexagonale de la souveraineté et le droit européen
  6. La souveraineté est le fruit d’une négociation et n’est pas un absolu
  7. L’intérêt d’une vision temporelle de la souveraineté numérique
  8. La véritable souveraineté est celle des connaissances et du savoir

Introduction : les questions autour de la souveraineté numérique

L’État est résolument engagé dans l’affirmation de notre souveraineté numérique : le 25 janvier 2026, le gouvernement installait un « observatoire de la souveraineté numérique ».

Nous pourrions supposer que l’Etat sait parfaitement de quoi il parle lorsqu’il décide de créer un Observatoire de la Souveraineté Numérique et cela pourrait même constituer un excellent point de départ pour cette intervention. C’est pourquoi nous allons partir d’une base indiscutable, la déclaration de la ministre chargée de l’intelligence artificielle et du numérique, Anne Le Hénanff : « Nous lançons aujourd’hui l’Observatoire du numérique, confié au Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, afin de mieux mesurer, comprendre et objectiver les dépendances numériques de notre pays. Son objectif est clair : donner à la France une vision lucide et partagée de ses forces, de ses vulnérabilités et des leviers d’action pour renforcer sa souveraineté numérique. Car la souveraineté commence par la lucidité : pour réduire nos dépendances, nous devons d’abord les connaître »[1].

Nous avons donc ici un début de réponse : la souveraineté et les dépendances sont étroitement liées, ce qui va nous permettre de construire le reste de la réflexion. Nous pouvons même aller un peu plus loin dans cette réflexion : tout d’abord, la diminution des dépendances conduit mécaniquement à l’accroissement de la souveraineté. En allant un peu plus loin, nous pourrions même prétendre que la souveraineté serait en quelque sorte négociée : certaines dépendances seraient consenties, tandis d’autres auraient vocation soit à disparaître, soit à être réduites au point que nous puissions nous considérer souverains en matière de numérique.

Mais cela ne semble pas aussi simple : à l’occasion de VivaTech, le Premier ministre a déclaré sur X, ex-Twitter : « notre souveraineté numérique n’est pas négociable »[2].

Dans cette même intervention, le Premier ministre précise que « tous les agents publics disposeront d’un assistant conversationnel souverain commun. Parce qu’on ne peut pas se reposer sur les outils développés par des puissances étrangères ».

Un peu plus loin, le Premier ministre rappelle que « les données de l’État sont notre richesse », revendiquant ainsi leur exploitation par des entreprises françaises, toujours dans cette volonté de ne plus dépendre de ces puissances étrangères.

La souveraineté numérique est donc un argument invoqué en France et parfois, mais avec moins d’insistance au sein de l’Union Européenne pour justifier le besoin impérieux de préserver notre liberté d’action face à une double menace d’hégémonie en provenance des U.S.A. ou bien encore de Chine.

Mais je suis gêné : lorsqu’il s’agit de définir ce concept de souveraineté, le discours se concentre sur les données et leur hébergement ou bien encore les agents conversationnels pilotés par des IA génératives. Cela me semble limité face aux enjeux stratégiques, puisque l’on parle surtout des modes opératoires sans avoir pour autant défini précisément ce que l’on entend par souveraineté.

Dans mon propos, je vais donc tenter de répondre aux questions suivantes :

Sommes-nous engagés dans le bon combat et sommes-nous même en mesure d’expliquer le combat dans lequel nous sommes engagés : s’agit-il de ne plus dépendre de ces puissances étrangères ou plus modestement de réduire ces dépendances ?

Dans quelle mesure, la protection des données de l’État et des entreprises, l’IA générative et la puissance de calcul, également citée par le Premier ministre, sont-ils vraiment des sujets centraux ?

Sommes-nous certains que la souveraineté se situe réellement au niveau des données et de la maîtrise des IA génératives ou devons-nous nous intéresser à d’autres domaines, peut-être moins médiatiques ?

Je vous proposerai que l’on s’interroge d’abord sur le problème que pose le regard de nos dirigeants sur l’intelligence artificielle et plus largement le numérique.

Dans un deuxième temps, nous tenterons de définir plus précisément la souveraineté en nous aidant de la pensée de Clausewitz avant de faire un détour par le Moyen-Âge et la construction du Royaume de France.

Enfin, sans remettre en cause les propos de nos ministres, je vous proposerai de compléter l’approche de la souveraineté numérique par une nouvelle dimension, souvent absente du débat, celle de la souveraineté par la connaissance et le savoir. Pour ce faire nous nous intéresserons à la construction navale en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle ; vous savez, ces vaisseaux qui ont permis au Royaume-Uni de dominer le monde et de vaincre la flotte française à Aboukir puis à Trafalgar.

Au prochain épisode, vous pourrez lire une analyse détaillée des propos des acteurs politiques et le cadre particulièrement étroit de leurs déclarations.


[1] https://www.strategie-plan.gouv.fr/actualites/lancement-de-lobservatoire-de-la-souverainete-numerique-mesurer-les-dependances-pour

[2] https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/ia-la-france-debloque-655-millions-deuros-pour-accelerer-sa-souverainete-numerique

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Auteur : Fabrice Jaouën

Blog personnel portant sur les sujets d'intelligence artificielle et de société.

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