Blocage de la dernière innovation d’Anthropic et souveraineté: une autre grille de lecture

Ces dernières semaines, Anthropic, le producteur de Claude et autres modèles de pointe a été au coeur de l’actualité: une intervention de son fondateur, Chris Olah, lors de la présentation de l’encyclique Magnifica Humanitas au Vatican1, une polémique avec l’administration américaine en raison de questions sur l’usage éthique de leur IA2, un projet d’entrée en bourse3 et enfin, pour couronner le tout, l’interdiction faites aux ressortissants étrangers d’utiliser Mythos, le tout dernier modèle d’Anthropic4.

Brandissant aussitôt notre beau drapeau tricolore, dans une belle unanimité, l’ensemble de la classe politique s’est ému et a appelé au retour de notre souveraineté, notamment par le soutien affirmé à Mistral AI, notre champion tricolore.

J’aimerais que les choses soient aussi simples. Mais c’est rarement le cas et dans ce billet, je vais vous proposer une autre grille de lecture.

1ère étape: recentrer le sujet de l’IA

Il est plutôt consternant de constater tous les jours dans les propos des politiques comme de la presse, y compris Le Grand Continent, que l’IA se réduit aux IA génératives. Présentes depuis des années dans tous les secteurs de l’économie et de la recherche. Bien utilisées et déployées, les différentes formes d’IA ont permis des gains de productivité, de temps, d’efficacité et sont déjà, depuis des années les compagnons quotidiens des salariés.
Sur ce point, le contre-sens des politiques et des journalistes est complet. Plutôt qu’un long discours, le mieux est de reprendre le schéma très sommaire d’un autre billet.

Schéma représentant les différents types d'IA en fonction de leur usage.

Bref, que l’on écrive dans Le Grand Continent, Le Monde ou que l’on soit en train de préparer une élection présidentielle, considérer tous les types d’IA au même titre que l’IA générative est un contre-sens total et surtout contre-productif, d’autant que la France n’a pas à rougir de ses compétences et de ses cervaux en la matière: sinon ils ne partiraient pas peupler les sociétés américaines !

2ème étape: admettre les incohérences d’Anthropic

Ce qui étonne le plus dans les commentaires autour d’Anthropic, c’est le tombereau de louanges autour de leur éthique. Regardons plutôt leurs incohérences et leurs contradictions.

  • Dans les entreprises qui veulent entrer en bourse, comme Anthropic, toute déclaration est mesurée à l’aune de son impact sur l’IPO à venir. Et rien d’autre. Quand cette entrée en bourse se chiffre en milliards et que la concurrence est vive, l’éthique devient juste un positionnement sur le marché et n’est pas l’expression de valeurs. Cessons d’être naïfs et de croire sur parole les géants de la technologie. Des milliards, voire des dizaines de milliards de dollars sont en jeu et nous devrions croire sur parole les discours sur l’éthique et les valeurs universelles ?
  • Anthropic se vante d’avoir créé un modèle, Mythos, capable de détecter les failles de sécurité dans les systèmes informatiques. Soit.
    Il est même tellement puissant qu’il ne faut surtout pas le mettre entre toutes les mains. Soit.
    Du coup, sans même avoir eu besoin d’utiliser Mythos, l’administration aurait américaine a identifié des failles de sécurité qu’Anthropic, malgré Mythos, n’a pas détecté… Là, l’incrédulité devient une preuve de lucidité.

3ème étape : le blocage de Mythos permet d’illustrer la puissance américaine.

L’obsession américaine pour son déclin

Les U.S.A sont actuellement obsédés par leur déclin: le mouvement MAGA5 en a même fait son argument-clé pour gagner les élections. Or l’actualité politique est cruelle: l’affrontement avec l’Iran tourne à l’avantage de ce dernier, les pays européens ont unanimement refusé de soutenir les U.S.A dans ce conflit, les droits de douane qui devaient enrichir l’Amérique ont été progressivement démantelés et pire tout, le Kennedy Center retrouve son nom, un juge ayant condamne l’administration U.S. à en retirer « Donald J. Trump » qui avait été apposé au nom originale de ce centre culturel prestigieux.

Le peu de connaissances réelles sur Mythos

Au-delà des déclarations tonitruantes, on sait finalement peu de choses sur Mythos : même Orange Cybersécurité se laisse aller à la facilité. En effet dans son blog6, cette filiale d’Orange précise que « dans un environnement de test contrôlé, ce modèle d’IA a été chargé d’infiltrer un réseau et d’élever progressivement ses privilèges. Et Mythos a réussi trois fois sur dix, ce qui représente un taux de réussite remarquablement élevé et une avancée significative comparé aux précédents modèles d’intelligence artificielle ».

C’est certes intéressant, mais par définition, les environnements dits « de test et contrôlés » ne correspondent pas à la réalité. A ce propos, Orange ne cite même pas ses sources, mais n’omet pas de proposer ses prestations au passage; ce qui nous ramène au début de ce billet.

Par ailleurs, malgré toutes ses qualités, Anthropic n’est pas le seul à proposer des modèles particulièrement performants. La différence directement accessible est plutôt leur positionnement sur les sujets très techniques, liés au développement d’applications ou à la cyber-sécurité, mais les éléments de comparaison objective manquent d’autant plus que le produit Mythos n’est quasiment plus accessible.

In fine, on sait juste qu’Anthropic a déclaré « vous allez voir ce que vous allez voir » et que Mythos a été interdit aux étrangers dans la foulée.

Chercher les explications au-delà de la surface des choses

La première erreur serait de tenter de relier une décision politique à une cause immédiate. La véritable question à se poser serait plutôt celle de l’effet recherché et non pas de l’objectif affiché. En nous inspirant de Sun Tzu, cela reviendrait à nous interroger sur l’action indirecte.

Par cette approche et en lisant les réactions de la classe politique française, quelque chose saute aux yeux: l’effet que l’administration américaine cherchait serait alors de réaffirmer la prééminence américaine sur l’intelligence artificielle et les limites de la souveraineté que nous revendiquons haut et fort.

Dans cette hypothèse, la manoeuvre de l’administration américaine aurait alors parfaitement fonctionné. Sans faire courir de véritable risque à une de ses entreprises majeures, Anthropic proposant tout une gamme de produits, elle peut ainsi réaffirmer le contrôle absolu des Etats-Unis sur l’intelligence artificielle.

Conclusion: les U.S.A. contrôlent l’IA sans la contrôler

Dès lors que nous réduisons l’intelligence artificielle à l’IA Générative, constater la suprématie américaine sur l’IA est une vérité.

En revanche, si nous considérons l’IA dans toute sa diversité et ses usages, nous pouvons affirmer que c’est totalement faux, mais que nous sommes alors prisonniers de nos propres fantasmes.

  1. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/un-monde-connecte/magnifica-humanitas-quand-le-pape-leon-xiv-baptise-claude-d-anthropic-4401027 ↩︎
  2. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/un-monde-connecte/anthropic-bannit-de-l-armee-americaine-et-open-ai-deja-a-la-releve-moins-d-ethique-pour-plus-de-tactique-1396693 ↩︎
  3. https://www.anthropic.com/news/confidential-draft-s1-sec ↩︎
  4. https://legrandcontinent.eu/fr/2026/06/13/la-maison-blanche-force-anthropic-a-couper-ses-derniers-modeles-aux-etrangers/ ↩︎
  5. MAGA: Make America Great Again ↩︎
  6. https://www.orangecyberdefense.com/fr/insights/blog/mythos-ai-accelere-le-tempo-des-cyberattaques-les-5-points-que-les-entreprises-doivent-surveiller ↩︎

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Auteur : Fabrice Jaouën

Blog personnel portant sur les sujets d'intelligence artificielle et de société.

2 réflexions sur « Blocage de la dernière innovation d’Anthropic et souveraineté: une autre grille de lecture »

  1. J’ajouterais … Les nouveaux paradigmes à créer en IA sur le schéma sous « machine learning »

    De plus s’interroger pourquoi autant de sociétés qui veulent Mythos n’ont jamais utilisé des modèles précédents pour vérifier leurs sécurités…. Me laisse sur le cul

    Signé : Grognard de l’IA

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