Lutte contre les influences étrangères: l’angle mort de nos propres faiblesses

Les tentatives d’influence étrangère contre nos nations constituent une menace récurrente dont les services de l’État tentent de nous protéger. Et ils ont raison, car elles sont une réalité: les discours officiels des membres de l’administration américaine et des autorités russes ne font aucun doute sur leur volonté de nous imposer leur propre vision du monde.

En revanche, plus je m’approprie ce sujet, plus je reste frustré par certains angles morts dans notre lecture du problème. Pour tenter de comprendre cette frustration, je me suis appuyé sur Raymond Aron, « Penser la guerre, Clausewitz », ainsi que sur TRIZ1. Son intérêt est double puisqu’elle aborde la résolution des problèmes stratégiques depuis une perspective holistique.

Cette approche dialectique permet alors de constater que nos réactions ne semblent pas apporter de véritables réponses aux attaques que nous subissons de part et d’autre.

Photo de couverture du livre de Raymond Aron intitulé "Penser la guerre, Clausewitz" aux Editions Gallimard

L’intérêt de la dialectique dans l’analyse stratégique

Un premier principe de TRIZ consiste à identifier les contradictions dans un problème. Cette contradiction repose sur une lecture dialectique de la situation considérée: toute force est accompagnée d’une faiblesse. Tout avantage présente un inconvénient. Chez Clausewitz, l’attaque s’oppose ainsi à la défense.

Lors de cette analyse, il s’agit donc d’identifier les forces et leur pendant, les faiblesses de celui que l’on affronte. Ainsi, toute force armée, toute société est confrontée à des contradictions internes qui, une fois identifiées, offrent des angles d’attaque. L’attaque devra ainsi soigneusement éviter les points forts et s’engouffrer dans les points faibles.

La difficulté à admettre ses propres contradictions: le point faible d’un pays démocratique

Depuis cette perspective et en utilisant une grille de lecture marxienne, les sociétés capitalistes et démocratiques n’admettent pas les contradictions internes car elles pensent représenter un idéal à atteindre. Nous nous retrouvons ainsi à vivre dans des sociétés où la contradiction est libre dans l’expression, mais nous ne parvenons pas à la reconnaître dans l’exercice de nos activités politiques ou professionnelles.

Cette difficulté à admettre publiquement nos inévitables contradictions offre ainsi des perspectives intéressantes à un adversaire potentiel. Commençons par un exemple issu de l’industrie: produire plus va permettre d’augmenter le profit, mais va générer des coûts de production et des frictions dans l’organisation de l’entreprise.

Or une bonne planification stratégique impose de considérer les avantages comme les coûts.

Dans le même ordre d’idées, toute politique publique va donc créer des bénéfices pour une partie de la population et des inconvénients pour une autre partie de la population. Or, quand on écoute soigneusement le discours, les bénéfices sont majorés et les coûts systématiquement minorés. Cette approche renforce l’acceptation de la politique à court terme, mais l’affaiblit à moyen terme lorsque ses effets négatifs se font sentir.

L’approche dialectique a donc vocation à surmonter cette contradiction en s’attachant à préserver les bénéfices tout résolvant les coûts, qu’ils soient sociaux ou économiques.

L’adversaire exploite nos faiblesses supposées

La première étape consiste à reconnaître que nous subissons des ingérences sous des formes variées: désinformation, influence, menaces plus ou moins ouvertes, sanctions unilatérales, trolls et bien d’autres.

Ensuite, il faut aborder ces attaques par la dialectique: si ces adversaires appliquent une force à un endroit précis, c’est qu’ils y ont détecté un point faible. Ils vont attaquer là où nous sommes sur la défensive, là où nous ne sommes pas certains de notre force.

La question que nous pouvons alors nous poser est la suivante: s’agit-il d’une véritable attaque ou s’agit-il d’une diversion ? S’il s’agit d’une diversion, alors la cible est ailleurs. Nous entrons alors dans un nouvelle problématique : l’approche indirecte s’oppose à l’approche directe. Si nous estimons que l’attaque se produit sur un point fort, c’est que ce point fort n’est pas la cible, mais qu’elle est ailleurs.

Enfin, la dernière question est la plus délicate à résoudre dans une démocratie: si l’attaque a lieu sur un point faible, sommes-nous prêt à admettre qu’il s’agit d’un point faible? Si la réponse est positive, alors nous devons résoudre cette contradiction et tenter au moins d’atténuer cette faiblesse.

Sommes-nous prêts à affronter la dialectique de nos propres faiblesses ?

Or, dans tout le discours public sur les influences étrangères, nous ne retrouvons jamais cette question: quelles sont les contradictions que nous devons résoudre pour neutraliser les influences étrangères ? Ces questionnements existent peut-être, mais comment les traduire en politiques publiques ?

C’est pourquoi dénoncer les ingérences est nécessaire mais ne peut pas constituer une réponse suffisante, car si cette faiblesse existe elle restera et nous serons condamnés à boucher avec notre doigt la fissure dans la digue.

Malheureusement, admettre ces contradictions dans notre société reviendrait à admettre leur existence et je ne sais pas si cela est politiquement très porteur. Sommes-nous pour autant condamnés à subir ces attaques sans véritable réponse ?

C’est toute la beauté de la démocratie qui admet la controverse et ne cherche pas spécialement le consensus: l’acceptation de la controverse revient à accepter de la dépasser pour résoudre la contradiction et ainsi renforcer la démocratie. C’est le déni de la contradiction qui affaiblit la vie publique.

  1. TRIZ est une théorie de résolution des problèmes inventifs développée en Union Soviétique et basée sur la résolution des contradictions dans une logique d’inspiration marxiste. ↩︎

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Auteur : Fabrice Jaouën

Blog personnel portant sur les sujets d'intelligence artificielle et de société.

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