Chaque fois qu’on évoque l’intelligence artificielle auprès du grand public, elle semble soit parée de vertus magiques, soit entourée d’un halo mystérieux et quelque peu effrayant.
Après plusieurs conférences et interventions diverses sur la relation entre IA et société, je suis arrivé à une conclusion totalement subjective et non prouvée que l’IA nous renvoyait à nos peurs ancestrales. D’ailleurs on retrouve fréquemment dans les incantations des chroniqueurs et polémistes la menace d’une destruction du monde, ce qui n’est pas fait pour rassurer le commun des mortels.
Pourtant, même si la menace de la fin du monde fait grimper l’Audimat, j’ai constaté que le rapprochement avec l’époque des Grandes Découvertes rencontrait un certain écho. Admettre l’incertitude permet de s’y préparer et d’envisager devenir acteur de son propre futur, bien plus que la menace d’un holocauste logiciel. Mais je reconnais qu’on vend moins de livres.
Le siècle de l’IA se rapproche beaucoup plus de l’époque des Grandes Découvertes que d’une fin du monde annoncée.

Commençons par regarder la planisphère de Cantino, trésor mondial de la Biblioteca Estense de Modène.
La découverte de mondes inconnus
Comme nous pouvons le constater, les zones blanches autour de la vieille Europe sont particulièrement nombreuses : une large part de l’Afrique en dehors des côtes est vierge de toute information. L’Asie, dont le Proche-Orient sont un mystère au-delà de Jérusalem; regardez donc comment la Mer Rouge est dessinée, ou plutôt imaginée….
Et à l’Ouest s’ouvrent de vastes étendues dont la cartographie s’interrompt brutalement : l’exploration des Amériques a à peine commencé.
Que dire de l’Océanie, avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande ? Sa découverte n’a lieu qu’en 1642. Plus de quarante ans après l’établissement de la planisphère de Cantino.
S’enfonçant des siècles durant toujours plus profondément dans ces terres inconnues, les explorateurs y risquent souvent leur vie, y font parfois fortune, mais surtout transforment profondément pour le meilleur comme le pire ces nouvelles terres, arrachées par la force à leurs occupants originaux.
Deux époques similaires
Le soutien financier et politique des princes de ce monde
Comme à l’époque des Grandes Découvertes, les Etats se sont emparés de l’intelligence artificielle : les expéditions de Christophe Colomb ont été financées par le roi Ferdinand d’Aragon et la reine Isabelle de Castille et Leon. qui venaient d’achever la Reconquista.
Aujourd’hui l’Etat s’engage massivement dans le financement et le soutien politique des entrepreneurs de l’IA. Cette engagement de l’Etat en faveur d’entreprises audacieuses et jugées stratégiques n’a rien de nouveau. Le Colbertisme s’est notamment concrétisé au XVIIe siècle par le développement des manufactures royales dans le but de permettre l’accroissement de la richesse du pays.
Le soutien des princes à ces nouveaux aventuriers du business n’a donc rien d’exceptionnel: c’est un mécanisme séculaire qui relève plus de l’affirmation de la puissance des Etats et de leurs intérêts que d’un quelconque favoritisme fantasmé.
Les start-ups et les conquistadores
Entendons-nous bien : il ne s’agit aucunement de dénigrer les entrepreneurs que nous devons admirer pour les risques qu’ils prennent au quotidien ainsi que pour leur contribution à la richesse de notre pays.
Ces entrepreneurs ont un état d’esprit très différent de celui tant mis en valeur dans l’imaginaire qui entoure les start-ups, où la levée de fonds est le principal critère de légitimité et où on ne connaît aucune limite aux exigences envers ses salariés et où le partage de la richesse est minimal.
Une des principales caractéristiques de ce modèle est la glorification d’un leader et de son esprit aventurier. Chaque lecteur de cet article aura en tête le nom d’un de ces personnages fascinant. Leur objectif est d’abord de lever des fonds en quantité, se lancer à la découverte, défricher, explorer de nouveaux marchés, si possible faire fortune rapidement et tant pis pour les dégâts.
Exactement comme les Conquistadores.
Est-ce que j’exagère ? Certainement, mais à peine, malheureusement.
Il suffit de revenir sur l’offensive de certaines entreprises françaises contre les règlements européens sur l’IA et sur la protection des données pour constater leur rejet de tout ce qui peut les brider dans leur quête de la réussite, quitte à s’emparer de nos vies privées, piller nos données personnelles pour les valoriser et en faire commerce.
Ne nous trompons pas : le Règlement Européen sur les Services Numériques n’est pas là pour empêcher les entrepreneurs d’entreprendre. Il est là pour tenter de protéger nos données, nos vies privées en interdisant les tentatives de manipulation, comme ce que l’on appelle les Dark Patterns : « Êtes-vous certain de vouloir vous désabonner ? », « Si vous ne cliquez pas vous passerez à côté d’une offre exceptionnelle… ».
En revanche, la grande différence entre les conquistadores, les explorateurs et ces entrepreneurs, ce n’est pas la finalité, c’est la modalité.
La finalité est la même: il s’agit d’amasser fortune et gloire.
La modalité est différente: les conquistadores et les explorateurs partaient à la découverte de nouveaux territoires, tandis qu’aujourd’hui ils s’aventurent dans l’espace informationnel.
Les aventuriers de l’espace informationnel
Reprenons cette splendide planisphère de Cantino : avec ses territoires connus, ces espaces réputés vierges de toute civilisation et qu’il faut ouvrir à la modernité pour s’emparer des richesses qui y dorment.
Aujourd’hui, ces espaces vierges sont bien différents: ils sont à la fois matériels et immatériels.
Ils sont immatériels parce qu’ils sont constituées des milliards de données circulant en permanence sur internet ou stockées quelque part dans le monde, dans des centres de données, des serveurs, des ordinateurs personnels.
Cette analogie nous permet alors d’identifier aisément les aventuriers, les pirates, inévitables dès qu’il y a de l’argent dont on peut s’emparer facilement. Nous remarquons aussi les forteresses bâties par les Etats ou les propriétaires de concessions et qui visent soit à empêcher les pirates de s’approcher, soit qui marquent la souveraineté des Etats où ces données et infrastructures sont présentes.
Le retour des monstres et légendes
Nous pouvons alors mieux comprendre le retour des peurs ancestrales, celle d’arriver au bout du monde, de rencontrer des monstres marins sur notre chemin.
Nous comprenons également le crédit que nous apportons spontanément à ceux et celles qui disent avoir approché l’Eldorado et nous racontent des récits tous plus fascinants ou effrayants les uns que les autres.
Réapprendre la confrontation avec des mondes inconnus
Encore récemment, nous avions l’impression que notre monde était fini. Voire qu’il avait rétréci, grâce à la vitesse de circulation de l’information.
Finalement, tout cela était bien rassurant.
Ne faudrait-il pas désormais penser différemment ? Admettre l’inconnu, l’incertitude, reconnaître que nous ne savons pas ?
Ne faudrait-il pas enfin admettre que le monde de l’information, de la donnée est un nouveau monde, avec sa géographie, son histoire, ses peuples, ses cultures et que nous devrions pleinement à notre vision du monde ?
Je laisse ce points à votre réflexion.
Bonjour Fabrice,
Vous arrivez « à une conclusion totalement subjective et non prouvée que l’IA nous renvoyait à nos peurs ancestrales », ou bien que « Le siècle de l’IA se rapproche beaucoup plus de l’époque des Grandes Découvertes que d’une fin du monde annoncée ».
Certes, l’anthropologue et l’historien auraient beaucoup à dire sur notre rapport à l’AI. Mais sans aller aussi loin, les « débats » autour de l’IA évoquent pour moi ceux induits par la cybernétique dans l’Après-guerre. Si vous ne l’avez déjà fait, les lectures de Wiener et de von Neumann sur le sujet devraient vous réjouir.
Amicalement,
Michel
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Bonjour Michel,
Effectivement, vous avez totalement raison. La cybernétique constitue une vision du monde qui imprègne largement les promoteurs de l’IA.
Mais si on se place de la perspective du grand public, celui-ci est bien loin de ces sujets. Je pourrais alors ajouter que les aventuriers de l’IA trouvent dans la cybernétique une inépuisable source d’inspiration. Ce courant de pensée est donc bien présent, mais reste inconnu du grand public.
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